KERBRAT Marcel

Marcel Kerbrat est le fils de Bertrand Kerbrat, pharmacien et de Marie-Thérèse Guillou. La famille réside quai Saint-Houardon, dans le centre-ville bourgeois de Landerneau.

Un héros de la Grande Guerre

À la déclaration de guerre en 1914, il est bachelier et séminariste. Pendant la Grande Guerre, il est soldat au 116ème Régiment d’infanterie, puis caporal (novembre 1914), sergent (juin 1915), sergent-major (janvier 1916) et enfin sous-lieutenant et sous-lieutenant au 120ème R.I. Il est démobilisé en septembre 1919. Blessé pendant la bataille de Verdun en juin 1916 par des éclats de grenade, il a montré tout au long de la guerre un courage qui le fait cité à quatre reprises : la première pour avoir sauvé un caporal enseveli sous des décombres, la seconde pour avoir repoussé une attaque de nuit où il fut blessé (Verdun, juin 1916), la troisième comme chef de section ayant arrêté une attaque ennemie (février 1918), la quatrième, en préparant un coup de main. Il est titulaire de la croix de guerre 1914-1918. Pour ses supérieurs, c’est un homme doté d’un sang-froid remarquable et un exemple de ténacité, de courage et d’entrain. Qualités qu’il va développer après la guerre.

L’association des prêtres anciens combattants

Il est décoré de la Légion d’honneur le 3 mars 1920, à l’âge de 25 ans. Poursuivant ses études de séminariste, il est ordonné prêtre en 1921, et a l’opportunité d’étudier à l’université grégorienne de Rome où il acquiert un doctorat en droit canon (1923) qui le fera accéder à l’enseignement. Il est nommé au grand séminaire, à Kerfeunteun, à Quimper puis à Kerfeunteun après 1932. Il reste attaché à la chose militaire : en effet il est membre de l’Association des prêtres anciens combattants, dont il assure la trésorerie finistérienne, à compter de 1924. C’est aussi à lui que l’on demande de célébrer les messes à caractère patriotique : fête de l’armistice, ou en 1931 messe à la mémoire du maréchal Joffre. Il est par ailleurs membre de l’Union des anciens combattants (U.N.C).

L’interdiction des mouvements de scoutisme

Officier de réserve, il est mobilisé comme commandant à la fin août 1939, il part le 2 septembre à l’armée. Évacué de la poche de Dunkerque, il évitera la capture et la captivité.
Marcel Kerbrat était dans les années trente aumônier dans le mouvement de scoutisme catholique, les Scouts de France, intervenant au niveau du district Cornouaille et de la 1ère unité Quimper (Lycée Le Lykès). Or l’occupant allemand exige que les mouvements de jeunesse, dont les scouts de France, doivent se dissoudre. Le 23 octobre 1940, la Feldkommandantur notifie l’interdiction des associations françaises de jeunesse, dont les scouts, la J.O.C (Ouvriers - 900 jeunes), la J.A.C (Agriculteurs - 2000 adhérents), et la J.E.C (Étudiants – 100 membres) catholiques. Malgré l’Occupant, les organisations poursuivent leurs actions, de façon discrète mais néanmoins hostiles au nazisme par conviction chrétienne et par patriotisme. Les scouts organisent des camps, participent à des pèlerinages, sont les soutiens logistique des kermesses, de l’aide aux prisonniers de guerre. En 1942, à Rumengol, en marge du pèlerinage organisé par le chanoine Kerbrat, se tient un camp scout qui rassemble les cadres finistériens. Le mouvement scout catholique, comme ses homologues laïque et unioniste (Protestant) sera un réservoir important de jeunes résistants.

L’engagement dans la résistance du monde militaire : ORA et OCM

Marcel Kerbrat est nommé chanoine honoraire par Mgr Duparc le 21 novembre 1940. Il est à cette époque professeur au grand séminaire. Les Allemands ont transformé dès leur arrivée le grand séminaire de Kerfeunteun en caserne. Une anecdote circula sur le fait d’armes du chanoine : il aurait décroché le drapeau nazi flottant sur le grand séminaire. Replié à Lesneven dans les grands bâtiments du collège Saint-François, occupé en partie par les troupes allemandes, il est nommé directeur du grand séminaire. Il a alors une place importante dans la hiérarchie diocésaine, organisant notamment le pardon du Folgoët.

Après l’invasion de la zone non occupée en novembre 1942, le sabordage de la flotte à Toulon et la libération de l’Algérie, il se rapproche des militaires de l’ancienne armée d’armistice qui se rallient au général Giraud, exfiltré le 7 novembre 1942 vers l’Afrique du nord. L’Organisation de Résistance de l’Armée (O.R.A) commence à se structurer en Finistère en 1943. Il en aurait fait partie (cf. Manon Radiguet de la Bastaïe) ainsi que de l’Organisation civile et militaire (O.C.M) qui s’implante à Lesneven et dans la région de Saint-Pol de Léon. Un document des archives de Brest métropole (série 51S), consacré à Alice Coudol, du réseau Alliance, signale qu’à partir de mars 1942 (cette date semble trop précoce, plutôt en fin d’année) s’est constitué sur Lesneven un groupe de Défense de la France (D.F). En 1943, la recherche de compétences d’anciens militaires amène à intégrer le chanoine Kerbrat, commandant de réserve, déjà membre de l’O.R.A (date non connue).

L’association des anciens élèves et parents d’élèves du collège Saint-François, Lesneven

Il est intéressant de constater en lisant le bulletin du collège Saint-François de Lesneven, que plusieurs résistants sont d’anciens élèves et participent à l’association des anciens. Parmi ceux-ci, Mathieu Donnart, directeur de la Compagnie des eaux et de l’ozone, de Brest (1920), qui deviendra le chef de l’Armée secrète en Finistère, Joseph Tanguy, vicaire à Saint-Pol de Léon (1922), futur membre du réseau Centurie (OCM), et surtout Henri Provostic, notaire à Ploudalmézeau, chef du bataillon de Ploudalmézeau, membre actif de l’association. Signalons également Georges Roudaut, membre du réseau Alliance, victime du massacre du 1er septembre 1944 au camp du Struthof. Il y a donc existence d’un tissu d’anciens élèves qui ont lié des liens de camaraderie et un esprit d’appartenance forte à un établissement scolaire. Cette situation a peut-être été un terreau favorable à la mise en relation des futurs résistants et au recrutement de nouveaux membres.

Jean-François Broc’h alias Florette, secrétaire de mairie à Guissény, et l’un des organisateurs de la Résistance dans le nord du département, structure le mouvement militairement. En novembre 1943, il contacte les saint-politains quand dans le même temps Marcel Kerbrat organise le secteur de Lesneven et Guissény. Les mouvements Défense de la France et Libération-Nord (L.N) ont décidé d’unir leurs forces : Paul Fonferrier en sera le chef militaire et Mathieu Donnart le chef départemental. Le chanoine Kerbrat, qui avait des velléités de commandement militaire, au vu de sa carrière exemplaire, est cependant « mis au vert » selon la formule de Broc’h Florette. Le chanoine s’expose trop facilement et le Grand séminaire est devenu un lieu trop visible pour un mouvement clandestin, qui doit respecter les règles de cloisonnement. Il lui est demandé de se mettre en retrait :

« Soldat d’un patriotisme ardent et raisonné, il accepte cette décision et il répondra désormais à tous ses visiteurs que la Résistance ne l’intéresse plus » affirme Broc’h Florette qui continue à le consulter et pense le réactiver après le débarquement dans l’organigramme de l’Armée secrète.

Le chanoine ronge son frein au grand séminaire et prend des risques : début mai 1944, il aurait tiré les communiqués de la radio anglaise sur la ronéo du grand séminaire et aurait distribué lui-même les documents en ville. Incité à la prudence, il aurait répondu : « Que voulez-vous, on ne me laisse pas faire autre chose ? », réponse qui correspond bien à sa mentalité de meneur d’homme intrépide, prêt à tous les risques, mais confondant résistance clandestine et guerre de tranchée. Peut-être y-a-t-il des motifs d’un autre ordre : la méfiance des mouvements de résistance envers l’Église de France, jugée très pétainiste, et la nécessité de faire alliance avec les F.T.P. Le chanoine, trop « flamboyant », entre difficilement dans l’équation !

Le démantèlement et la répression de Centurie-OCM et de Défense de la France

Les 26, 27 et 29 juin 1944, 18 résistants du réseau Centurie sont raflés à Saint-Pol-de-Léon. Le 1er juillet, 17 sont internés à la prison de Pontaniou. le dix-huitième, Jean Pleyber, est mort sous la torture. Le 6 juillet, ils sont exécutés, ainsi que Georges Hamon et le belge Guy van de Weghe. En 1962, lors de fouilles de construction, le charnier est découvert, on retrouvera le bréviaire de l’abbé Joseph Tanguy, ce qui permettra d’identifier le corps.

Début juillet 1944, lors des rafles contre Défense de la France, le chanoine Kerbrat est arrêté le 7 juillet, en même temps que Pierre Loiselet et Théophile Lécuyer à Lesneven, deux jours avant l’arrestation de François Cabon, Albert Uguen et Auguste Favé à Guissény, Roger Bothuan à Kerlouan.

Marcel Kerbrat est conduit à la prison de Pontaniou. Il fait partie des résistants exécutés le 7 aout 1944 à la prison de Pontaniou, au moment du début du siège de Brest par l’armée américaine. Son corps n’a toujours pas été retrouvé. Il est alors porté disparu, puis "non-rentré" (d’Allemagne).

En novembre 1945, lors de la fête de présentation du grand séminaire, à Kerfeunteun, fait mention de l’absence du chanoine Kerbrat :

« Une place cependant reste vide : celle de M. Kerbrat dont l’absence se prolonge au point de nous enlever presque tout espoir de le revoir en ce monde, et cette pensée mêle un peu de tristesse à l’allégresse qui envahit tous les cœurs. » [1]

L’évêché de Quimper et du Léon publie dans la Semaine religieuse du 1er janvier 1946, un avis de services et une liste des prêtres du diocèse (cinq prêtres tués par les Allemands en août 1944, deux déportés décédés en Allemagne, deux disparus, Marcel Kerbrat et l’abbé Joseph Tanguy, exécuté à Brest le 6 juillet avec les Saint-Politains de Centurie).

« Un service sera chanté à Landerneau le mercredi 16 janvier, pour le repos de l’âme de M. le chanoine Kerbrat, directeur du grand séminaire… disparu depuis le 7 aout 1944. »

Après la guerre, son neveu, Georges Kerbrat, futur maire de Brest, entreprit des démarches pour rechercher le corps de son oncle. Mais les recherches furent abandonnées en 1952, le plateau du Bouguen, un des lieux possibles de l’exécution, ayant été trop bouleversé par les bombardements. Le mystère reste donc entier pour l’instant.

Publiée le , par Jean-Yves GUENGANT , mise à jour

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Portfolio

Correspondance de la Feldkommandantur au préfet, 1940-1941, associations françaises de jeunesse, 23 octobre 1940, 200 W 1/10.
Marcel Kerbrat
Archives diocésaines de Quimper
Marcel Kerbrat auprès d’un mouvement scout
Archives diocésaines de Quimper

Sources - Liens

  • Archives départementales du Finistère, état civil de Landerneau et fiche matricule militaire (1 R 01512 – 004, n° matricule 1002).
  • Archives municipales de Brest, fonds Défense de la France.
  • Archives diocésaines de Quimper, La Semaine religieuse du diocèse de Quimper et du Léon, éditions de 1924 à 1939, 1940, 1941, 1945 et 1946 pour l’essentiel. Bulletin En Avant, collège Saint-François, Lesneven, 1939 à 1950. Notices sur les prêtres du diocèse pendant la guerre 1939-1945. Un dossier Kerbrat, réunissant papiers personnels, photographies, activités religieuses et de scoutisme, (cotes 11Z1 et 11Z2).
  • Panthéon-Sorbonne, dépôt universitaire de mémoires après soutenance (DUMAS), centre d’histoire sociale du XXe siècle. Identifiant du Master 2 : dumas-02086417v1.
  • Mémorial national des scouts tombés pour la France - Village de Riaumont.
  • Association nationale des scouts français anciens combattants – Finistère.
  • Le Maitron, dictionnaire biographique des fusillés, fiche : "Brest, Finistère : 6 juillet 1944", par Annie Pennetier.
  • THOMAS Georges-Michel & LE GRAND Alain, 39-45, Finistère, éditions de la Cité, Brest, 1987, 414 p.
  • DERRIEN Jean-François, Gendarme et Résistant - sous l’occupation 1940-1944, édition à compte d’auteur, Spézet, 1994.
  • RADIGUET DE LA BASTAÏE Manon, Engagement scout, engagements résistants, les scouts de France dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, Master 2, Université Paris 1, 2018. dossier : 502 MNSMF, Riaumont, fonds Marcel Kerbrat, Feuille de renseignements complétée, [1994 ?], p. 1.
  • SÉNANT-LOUSSOUARN Michelle, Saint-François de Lesneven, un collège au cœur de la Seconde Guerre mondiale, éditions des Montagnes noires, 2020, 193 p.
  • Service historique de la Défense de Caen, direction des archives des victimes de conflits contemporains (DAVCC), dossier individuel de Marcel Kerbrat (AC 21 P 468 571) - Non consulté à ce jour.

Remerciements à Françoise Omnes pour la relecture de cette notice.

Notes

[1La semaine religieuse n°46, 30 novembre 1945, p. 215.