SCHEIDHAUER Michel

Michel-William Scheidhauer naît d’un père alsacien et d’une mère bretonne, Virginie Cléguer. À vingt ans, il entre à l’école militaire de Saint-Cyr. Son temps d’instruction achevé, il est affecté au deuxième régiment d’infanterie de marine coloniale qui part pour la Chine. Il y reste deux ans et en revient lieutenant. Nous sommes en 1902. Lui-même se marie alors avec une Bretonne, quoique née en Nouvelle Calédonie, Jeanne Legot. Cinq enfants naîtront à Brest de ce mariage. Quatre avant la guerre de 1914, le petit dernier après.

La guerre arrive. Devenu capitaine, Scheidhauer gagne le front à la tête de sa compagnie. La bataille de Rossignol, en août 1914 lui est fatale. Blessé, capturé par les Allemands, il est astreint à la dure vie des prisonniers. Son rapatriement pour cause sanitaire survient en 1917, via la Suisse. Il pourrait se reposer, profiter d’une longue convalescence, il préfère reprendre les armes dans son régiment. Sa bravoure lui vaut des récompenses.

En 1920, passé au Maroc où Abd el-Krim s’est soulevé, il est promu chef de bataillon. De là, après un intermède à Saint-Nazaire, il gagne l’Allemagne afin de participer aux opérations de contrôle stipulées dans le traité d’après l’armistice. Avec ses hommes, il séjourne dans le bassin de la Ruhr où, le 28 août 1921, naît son benjamin, Bernard. Mais, comme un régiment colonial est conçu pour agir outre-mer, Scheidhauer repart vers des horizons lointains. C’est le Moyen-Orient, c’est l’Annam, c’est encore le Maroc en 1930 où il dirige la préparation militaire des élèves officiers de réserve, et où son premier fils et sa première fille se marient cette année-là.

Il rentre à Brest en 1933, où son régiment retrouve ses quartiers de la caserne Fautras. Deux ans plus tard, colonel, il en prend la tête.

Rappelé aux services actifs de l’armée en 1939, la débâcle a raison de lui. Capturé puis interné au camp de Coëtquidan, il n’est libéré qu’en raison de son âge. Il rentre donc à Brest, meurtri en sa chair de voir combien son pays a été si vite envahi. Quelques semaines de méditation lui suffisent pour se convaincre qu’il ne doit pas pour autant baisser les bras. En octobre 1940, il encourage l’émigration vers l’Angleterre de son fils Bernard. Celui-ci fait partie de la rude expédition qui, après dix jours de dérive, mène La Petite Anna à Milford Haven. Peu après, le colonel Scheidhauer donne son accord pour diriger la Défense Passive de l’agglomération brestoise.

Vite, il déplore le manque de moyens mis à sa disposition. Les abris antiaériens sont nettement insuffisants, les tranchées creusées dans certains quartiers, avec un toit de tôle ou une légère plaque de béton, ne garantissent aucune protection efficace contre les bombes, les sirènes d’alerte ne sont pas audibles dans certaines zones. À Saint-Marc et Saint-Pierre, dans le creux de Kerinou ou au port de commerce, notamment, la population ignore quand le danger est supposé écarté, ce qui provoque des réactions irrationnelles de certains habitants. Il faut donc prendre des mesures énergiques, dégager des crédits, obtenir l’accord des autorités allemandes afin de mener des forages importants dans le sous-sol de la ville.

D’autres que le colonel se seraient agacés des rebuffades venant de tous côtés, des atermoiements, des embûches multipliées ; il s’entête. Ses courriers laissent affleurer parfois son aigreur, car les services de Vichy trouvent à certains moments des prétextes fallacieux pour ne pas accorder des subventions, on voit même certains ingénieurs en chef de l’Arsenal interdire aux personnels sous leurs ordres d’aider aux secours si les alertes ont lieu en journée durant le temps de travail. Mais la fermeté et la diplomatie l’emportent chez lui. En 1942, de grands travaux sont enfin entamés. Dans le Brest intra-muros, on commence le percement de deux longs abris sous roche, le premier tracé entre la porte Tourville de l’Arsenal et la place Sadi-Carnot, l’autre entre la rue Suffren et la place Wilson.

Fin janvier 1943, ces abris sont à peu près opérationnels. Il manque de la lumière et des consignes pour canaliser l’afflux des personnes qui s’y précipitent lorsqu’ils entendent les sirènes hurler ; le principal est quand même accompli. Scheidhauer pourrait s’octroyer un repos mérité, il ne s’y résout pas. Tandis que les civils espèrent avoir enfin des structures adaptées, les raids meurtriers ont repris sur la ville, et la Flak fait mouche. Des aviateurs doivent sauter en parachute. Ils tombent ici et là. Quand ils ont la chance d’être secourus et cachés, les circuits d’évasion ne sont pas encore au point. Pour coordonner un système efficace, des connivences sont à instaurer, des asiles à repérer, des passeurs à s’attacher. Voilà un nouveau défi. Scheidhauer s’y attelle. Et avec d’autant plus de force que son fils Bernard, intégré à la RAF après son arrivée en Angleterre, a été touché en vol lors d’une mission en Normandie. Contraint d’atterrir à Jersey, il a été neutralisé par les Allemands qui occupent l’île, puis interné dans un Oflag sur le continent. C’était en octobre 1942, Scheidhauer a reçu de ses nouvelles par la Croix-Rouge. S’il est possible d’épargner un tel sort à n’importe lequel de ses camarades, le devoir est de ne pas s’assoupir.

Reçoit-il une visite de Jean-Claude Camors, fondateur du réseau d’évasion Bordeaux-Loupiac ? Nous pouvons le présumer, sans en être absolument certain. Ce qui autorise de le croire est la proximité déjà observée en 1940 entre son fils Bernard et plusieurs jeunes gens partis en Angleterre et ayant Camors dans leurs relations. Quoi qu’il en soit, la rapidité avec laquelle sa femme et ses filles se mettent à disposition du réseau est révélatrice des excellentes dispositions qui règnent dans la famille.

Christiane, sa fille née en 1912, mère de quatre enfants, est veuve depuis 1940. En effet, elle a épousé André Magne à Rabat en 1930, lequel est tombé au front sous le feu de l’ennemi. Elle se propose de prendre des fugitifs en cas d’affluence. Ayant une villa à Saint-Nic dans la presqu’île de Crozon, il lui est possible d’y faire de la place. Ghislaine, seconde fille née en 1914, ne voit pas non plus ce qui l’empêcherait d’apporter sa contribution personnelle. Son mari à elle, le capitaine d’infanterie Yves Niox, a été fait prisonnier. Le jour où son père a besoin d’un guide pour accompagner quelqu’un, elle ne se dérobe pas, au contraire. C’est ainsi, par exemple, qu’elle prend un jour en charge huit Américains amenés par Jeannette Drévillon et deux autres par Pierre, le cadet de celle-ci. Le cas échéant, elle s’associe à sa belle sœur Anne-Marie Niox, infirmière de son état. Quant à Jeanne, l’épouse, la mère, surnommée affectueusement Mamy par ses invités de passage, elle veille à appeler discrètement certains amis les jours où il faut disperser un groupe trop voyant de candidats au départ.

Le démantèlement de Bordeaux-Loupiac, suite à l’arrestation de Camors à Rennes, porte en octobre 1943 la famille à continuer son action clandestine dans les rangs de Jade. Entre autres, elle est en rapport avec Andrée Virot et Jean Person. Le colonel assure par ailleurs la transmission de renseignements sur la base aéronavale de Lanvéoc. En décembre 1943, il coopère à l’hébergement des aviateurs de la Royal Air Force que Pierre Hentic est chargé d’embarquer clandestinement sur la côte de Portsall. Cependant, l’arrestation de celui-ci à Paris le 6 janvier suivant est une alarme sérieuse. Le colonel se prépare donc à s’éloigner de Brest. Il prétexte une détérioration de sa santé pour se retirer de la Défense Passive. Le 14, le préfet lui en donne acte, non sans lui exprimer des regrets en apparence sincères.

Le jeudi 24 février, une cérémonie en son honneur est organisée à la mairie. La semaine suivante, il devine que la police militaire allemande est sur ses traces. En l’espace d’un mois, la répression contre Jade est montée d’un cran avec des arrestations en chaîne, tant à Paris que dans différentes villes de province où le réseau a ses ramifications. Le colonel boucle alors ses bagages et se replie dans une maison discrète de Rambouillet où l’ancien conseiller municipal Jules Lullien, lui offre volontiers un refuge. Lullien est un ancien adjoint au maire Victor Le Gorgeu, de même sensibilité, et de même volonté. C’est là que le colonel assiste à la libération du territoire.

Mais l’affliction chassera bientôt sa peine. Non seulement il apprendra que son fils Bernard aura été assassiné par la sécurité militaire allemande le 30 mars 1944, après s’être enfui du camp de Sagan, en Silésie, où il était prisonnier, et avoir été repris, mais aussi que sa femme aura péri dans l’incendie de l’abri Sadi-Carnot le 9 septembre.

Publiée le , par André KERVELLA, mise à jour

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Portfolio

21 Juillet 1945, décorations par le Général de Gaulle à Brest
Michel Scheidhauer reçoit la médaille de la Résistance des mains du Général De Gaulle.
Crédits photo : Archives de Brest 2Fi03844

Sources - Liens

  1. Entretien avec Jeannette Drévillon-Calédec, 7 juillet 1998.
  2. SHD, GR 26 P 539162, dossier Michel-William Scheidhauer

Remerciement à Françoise Omnes pour la relecture.