TROMELIN Jean

Jean Pierre Tromelin est minotier au moulin de Pont Ours en Plouguin. Mobilisé lors de la Première Guerre mondiale, il est d’abord incorporé au 71ème Régiment d’infanterie en avril 1915 avant d’être affecté au 73ème Régiment d’infanterie en mars 1916. Sur le front, il est blessé sérieusement le 7 septembre 1916 par un éclat d’obus. Évacué, le minotier doit être amputé à hauteur de la cuisse droite. Ne pouvant plus combattre, il est réformé définitivement et renvoyé dans ses foyers après une période de convalescence. Sa tenue au front et sa blessure lui valent d’être décoré de la médaille Militaire et de la Croix de Guerre 1914-1918, avec palme.

Après guerre, Jean Tromelin épouse Marie Le Got, le 23 octobre 1919 à Plouguin et de cette union naissent quatre enfants ; Marie en 1920, Yvonne en 1923, Jean en 1924 et Paule. Malgré son infirmité, il poursuit ses activités de minotier et se voit nommer au grade de Chevalier de la Légion d’honneur en 1933. Deux ans plus tard, à la suite des élections municipales, il devient maire de Plouguin.

Lors de la débâcle en 1940, les troupes allemandes parvenues en juin dans la région de Brest s’installent à Plouguin dès le mois de juillet. L’occupant réquisitionne le château de Lesven (Lesguen) ainsi que le patronage et divers logements ou hangars particuliers. En août 1940, leur voisin de la ferme Kervatous, M. Abily, signale à Jean Tromelin que deux soldats coloniaux français se cachent dans les environs. Il s’agit de deux algériens prisonniers de guerre, Belkies et Kerefi Djilali, parvenus à s’évader du camp de Pontanézen de Lambézellec. Pris en charge par la famille Tromelin, les deux fugitifs sont hébergés durant deux mois. Jean Tromelin semble également leur avoir fourni de l’argent et des papiers d’identité à leur départ.

Dans l’après-midi du 21 décembre 1940, le No. 236 Squadron de la Royal Air Force (R.A.F), spécialisé dans la lutte maritime, opère sur la côte Nord du Finistère. L’un de ses appareils, venant de la direction de Tréglonou, est pris pour cible par la chasse allemande et vient s’écraser tout près du moulin Tromelin à Pont Ours. Le trois occupants de ce Bristol Blenheim sont tués sur le coup [1]. Les sépultures des aviateurs seront entretenues par les enfants de la famille Tromelin durant la guerre.

Le 28 décembre 1940, François Puluhen, petit-neveu de Jean Tromelin, accompagné de Joachim Duclos [2] se présentent au moulin. Soldats français faits prisonniers, ils viennent de s’évader le 27 décembre 1940 du camp de Brécé [3] juste avant leur transfert en Allemagne. Ils cherchent un refuge, que la famille Tromelin leur offre volontiers. Joachim Duclos y reste un an avant de partir tandis que François Puluhen lui, s’établit durablement à Pont Ours pour le reste de la guerre.

Selon Jean Broc’h, mais sans en préciser par quel intermédiaire ni la période précise, le minotier de Pont Ours aurait accepté de cacher une partie des armes du Groupe Élie dans son moulin. En 1951, François Puluhen déclare également qu’à partir de janvier 1941, il y aurait eu des armes au moulin. Cette information est probablement erronée dans la mesure où le principal intéressé, Jean Tromelin, déclare n’avoir eu de relation avec les résistants brestois qu’au moment de la fuite d’Henri Auffret, Roger Groizeleau, Roger Ogor et Joseph Thoraval. Le minotier indique avoir accueilli ces fugitifs en mars ou avril 1941. il est plus raisonnable de penser que cet accueil s’est donc déroulé en mai 1941, lors de la vague d’arrestations qui toucha le Groupe Élie. Nous ignorons cependant par qui les brestois eurent le conseil de se rendre auprès des Tromelin. Il faut peut-être y voir l’intervention de Joseph Grannec.

Quoi qu’il en soit, Jean Tromelin les héberge et dissimule les armes et la voiture des brestois dans la garenne avoisinante. Plouguin n’est qu’une halte dans leur fuite, ils repartent semble t-il quelques temps après vers Brest malgré les recommandations de leur hôte. Résolus à gagner l’Angleterre, Roger Groizeleau et Joseph Thoraval tentent leur chance vers Crozon tandis que Roger Ogor et Henri Auffret essayent eux de trouver une filière d’évasion à Rennes. Seul ce dernier en réchappera, les autres seront arrêtés, amenant le moulin à être perquisitionné dans le courant de l’année 1941. Jean Tromelin doit jouer de malice pour induire en erreur l’occupant. Les Allemands tenteront à nouveau de piéger Jean Tromelin en envoyant un agent prénommé Albert, prétendant être un résistant ayant besoin d’une base arrière. Le maire de Plouguin feint l’innocence et ne tombe pas dans ce piège.

En 1942 [4], la famille Tromelin reçoit la visite d’amis résidant à Penmarc’h en Saint-Frégant. Ces derniers hébergent un aviateur allié tombé dans le secteur et cherchent conseil auprès du minotier. N’ayant pas de solution concrète, Jean Tromelin missionne sa fille aînée Marie, de se rendre à Brest pour obtenir de l’aide auprès de M. Podeur. Bien que cela reste à confirmer, il pourrait s’agir de l’aviateur Archibald H Graham, dont l’avion s’est écrasé à Tréflez près de Lesneven le 14 septembre 1941. Le mois suivant il est confié par son hébergeur Jean-Louis Pichon à Henri Launois, directeur de l’École de Penmac’h à Saint-Frégant. C’est donc potentiellement à cette période, et non en 1942, que la famille Launois serait venue à Plouguin voir les Tromelin. Cet aviateur sera ensuite conduit à Brest en vélo puis après une journée et demi d’attente, sera convoyé à Paris en train d’où on le conduira en Espagne et à Gibraltar.

Fin septembre 1942, les Tromelin hébergent l’aviateur américain Gilbert Graham Wright [5] durant deux mois, dans l’attente de trouver une filière pour le rapatrier en Angleterre [6]. Durant ce temps, il est hébergé à Plouguin mais également à Plouguerneau chez une tante Tromelin ainsi qu’à Brest semble t-il, chez Paulette Abarnou. Après le débarquement des Alliés le 8 novembre 1942 en Afrique du Nord (Maroc et Algérie), Jean Tromelin s’adresse à son ami Charles Jourde pour obtenir de l’aide à propos de l’aviateur. Ce dernier s’adresse alors à l’ancien Sous-secrétaire d’Etat aux Travaux publics Pierre Mazé (1893-1946), qui accepte de concourir à l’évacuation de cet aviateur lors de son prochain séjour à Vichy. Gilbert Graham Wright quitte ainsi les Tromelin le 3 janvier 1943. C’est Marie Tromelin, qui l’accompagne jusqu’à Rennes par le train. Pierre Mazé et son fils Jacques, candidat pour rallier la France libre, prennent alors en charge l’aviateur.

Quelques temps plus tard en mars 1943, Jacques Mazé se présente à Pont Ours en Plouguin chez les Tromelin. Il indique que seul l’aviateur a pu passer en Suisse mais qu’une fois sur place, il s’est fait refoulé très vite. De plus, avec les mesures en place pour traquer les réfractaires au Service du travail obligatoire (S.T.O), il éprouve de grandes difficultés à se déplacer. Il requiert alors l’aide de Jean, non soumis à cette législation car trop jeune, pour tenter une nouvelle fois d’évacuer Gilbert Graham Wright, qui se cache désormais à la frontière Suisse. Le jeune plouguinois accepte et avec l’aide financière de ses parents, se rend auprès de l’aviateur américain. Il parviendra à le faire prendre en charge à Paris, fin mars 1943.

Sitôt cette affaire classée, les Tromelin viennent en aide à un autre aviateur, tombé le 16 avril 1943 en Plouguin. Cette fois ci, c’est un anglais, Peter William Lefevre fils du maire de Canterbury. À son tour, il est hébergé chez de la famille à Plouguerneau après une nuit au moulin à Pont Ours. Le lendemain, Jean Tromelin monte à Paris prévenir Guillaume qu’il a un nouvel aviateur à évacuer. Le réseau Comète consent de nouveau à s’occuper de ce pilote, il est cependant demandé au fils Tromelin de le convoyer à Étables-sur-Mer où il sera pris en charge par le fils du maire Jérôme Camard. Une fois ce voyage réalisé, Peter William Lefevre est accueilli chez les costarmoricains en attendant une évasion maritime. Dans la foulée, le réseau requiert une nouvelle fois les services du jeune Tromelin. Il est question cette fois de récupérer en Bretagne l’aviateur canadien Edward Roland Turenne dont l’appareil s’est écrasé à Landeleau en février 1943. Parvenu à lui, il le rapatrie sur Plouguin quelques jours en mai 1943. Ce nouveau binôme gagne Paris à la fin du mois. Le plouguinois les accompagne en direction de Bordeaux, puis Dax et Pau. Il est autorisé par le réseau à les suivre pour tenter de rallier l’Angleterre. Jean Tromelin passe en Espagne grâce à la filière en juin 1943 et parvient à gagner Gibraltar le mois suivant. Cela lui évitera bien des tracas, car le 20 juin 1943, Jacques Bonneron et Jean Camard, avec qui il a travaillé dans la clandestinité, sont arrêtés à Paris dans une souricière au 72 rue Vaneau.

D’autres arrestations s’enchaînent et bientôt la famille Tromelin est dans le collimateur. Jean Tromelin subit une perquisition au moulin le 3 juillet 1943. Il parvient à convaincre les allemands qu’il s’agit d’une méprise. Ils reviennent cependant le 5 juillet 1943 pour l’arrêter, semble t-il suite à l’obtention par les allemands d’informations auprès de la famille Camard. Conduit sur le champ à la prison départementale d’Ille-et-Vilaine à Rennes, il y reste six mois. Les Allemands cherchent des informations sur son fils et le réseau d’évasion dont il fait partie. Libéré le 6 janvier 1944 faute de preuve, il a la surprise de découvrir en rentrant, que son fils est bien parvenu à rallier l’Angleterre et que c’est sa femme, en son absence, qui a poursuivi la résistance.

Le moulin devient la base arrière du mouvement Défense de la France (D.F), on y cache des armes à partir de mars 1944 et des Résistants, comme Henri Mazéas fin avril, Jeanne Oui en mai ou Louis Dupoux en juin. Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, le moulin est de nouveau perquisitionné par l’Occupant qui cherche à mettre la main sur François Puluhen tandis que tout le canton est ratissé pour débusquer plusieurs chefs du Bataillon F.F.I de Ploudalmézeau. Après la rafle, la famille Tromelin porte assistance à diverses personnes recherchées, ou relâchées suite aux interrogatoires. Plus que jamais les consigne sont à la discrétion, tout le monde craint un retour de la police allemande.

Dans la nuit du 2 au 3 août 1944, un parachutage d’armes a lieu près du moulin. Une quarantaine de F.F.I du Bataillon de Ploudalmézeau se rassemblent pour la réception. Vers 23h30, c’est 24 conteneurs qui sont récupérés et dissimulés sur la colline, à deux cents mètres du moulin des Tromelin. Le chargement pèse 4,7 tonnes, de quoi armer 150 maquisards. Jusqu’à midi, les va-et-vient ne cessent pas pour répartir les armes vers les différents lieux de rassemblement. Le 7 août 1944 les allemands reviennent au moulin mais n’y trouvent rien. Le lendemain, les F.F.I attaquent les allemands au Grand-Moulin, les forçant à s’enfermer dans leur camp de Saint-Pabu. Dans les jours qui suivent, tout le canton est Libéré.

L’engagement clandestin de Jean Tromelin lui vaut après guerre d’être décoré de la médaille de la Résistance française en 1946 et d’être promu au grade d’Officier de la Légion d’honneur. Il obtient également le droit d’arborer la médaille commémorative des services volontaires dans la France libre.

La sépulture de Jean Tromelin se trouve au cimetière communal de Plouguin [Carré A, Rang 4, Emplacement 77-78]

Publiée le , par Gildas Priol, mise à jour

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Portfolio

Reste de l’appareil anglais tombé le 21 décembre 1940
Photo parue dans l’édition du 24 décembre 1940
La Dépêche de Brest

Sources - Liens

  • Archives municipales de Brest, fonds F.N.D.I.R.P (87S).
  • Archives départementales du Finistère, case matriculaire de Jean Tromelin, témoignage de Jean Tromelin en 1945 (1 J 788) et dossier individuel de combattant volontaire de la résistance de Jean Tromelin (1622 W).
  • Ordre de la Libération, Paris, registre des médaillés de la Résistance française.
  • Mairie de Plouguin, service cimetière - sépulture de Jean Tromelin.
  • Société des membres de la Légion d’honneur Finistère Nord, notice biographique de Jean Tromelin.
  • France-Crashes 39-45, notices des crash du Blenheim Mk.IV - R3878 FA°Z, d’Archibald H. Graham, Gilbert G. Wright, Edward R. Turenne et Peter W. LeFevre.
  • BROC’H Jean, J’avais des camarades, éditions Le Télégramme, 1949.
  • HUGUEN Roger, Par les nuits les plus longues, éditions Coop Breizh, 1993, onzième édition 2008.
  • ANDRÉ Jacques, Le Bataillon F.F.I de Ploudalmézeau, à compte d’auteur, Brest, 2003.
  • HUGUEN Roger, La Bretagne dans la Bataille de l’Atlantique, éditions Coop Breizh, 2003, deuxième édition 2005.
  • FLOCH Alain, L’occupation allemande dans les 162 communes du Nord Finistère, à compte d’auteur, 2012.
  • Service historique de la Défense de Vincennes, dossier individuel de Résistant Jean Tromelin (GR 16 P 578817) - Non consulté à ce jour.
  • Service historique de la Défense de Caen, dossier individuel d’interné de Jean Tromelin (AC 21 P 684446) - Non consulté à ce jour.

Remerciement à Gildas Saouzanet pour l’aide à la rédaction de cette fiche.

Notes

[1Ils reposent depuis 1948 au cimetière militaire anglais de Bayeux dans le Calvados

[2(1917-1992) Originaire de Pluvigner, le S.H.D de Vincennes conserve son dossier sous la cote GR 16 P 196491.

[3Dépendant du Fronstalag 127 de Rennes

[4Jean Tromelin semble hésiter sur cette datation puisqu’il s’abstient de précision et indique simplement que cette action s’est déroulée en 1942 alors que le reste de son témoignage est bien renseigné sur la chronologie.

[5Lieutenant américain engagé dans la Royal Air Force Volunteer Reserve (R.A.F.V.R). Son Spitfire s’est écrasé après avoir consommé tout son carburant lors d’une mission d’escorte de bombardiers au dessus de Morlaix.

[6Les Tromelin ne semblent pas avoir sollicité à nouveau M. Podeur de Brest, ni les Launois de Saint-Frégant.