LEMOIGNE Joël

Joël Lemoigne est le fils d’un officier supérieur d’infanterie de Marine [1], devenu veuf le 22 mai 1908 après avoir eu deux filles et un fils de son premier mariage. Ce dernier a épousé en secondes noces Élisa Demeule [2], le 20 juillet 1910 et de cette union est né Joël, leur unique enfant commun.

À partir de 1922, la famille s’installe définitivement à Brest, au 97 de la rue Jean Jaurès. Ils côtoient la famille de Léon Gillet avec lequel Amynta Lemoigne était en relation dans l’armée. Joël Lemoigne et Maurice Gillet, voisins de quartier et de paroisse (Saint-Martin), de goûts maritimes, de scoutismes similaires, de pères se connaissant professionnellement, ayant une passion pour la Bretagne et ses côtes sont tout naturellement devenus de bons amis.

Suite à des ennuis de santé, Joël Lemoigne obtient son baccalauréat avec deux ans de retard puis poursuit ses études à l’école libre des Sciences Politiques. En 1935 il achète son voilier, le Soraïs III, qu’il grée en Marconi, avec lui il vit en Bretagne sa passion du yachting entre deux hivernages. Ses amis personnels sont liés au monde de la voile : Henry de Rotalier (Rota) qui est un de ses deux équipiers et son fils spirituel de scoutisme, Maurice Gillet qui est un camarade très cher, Henry Bourges, René Jamault, Le Calloch, les frères Pierre et René Guézennec arrivent en tête de ses relations et dans cet ordre. En août 1941 il se souvient avec nostalgie des rendez vous du soir en 1935/36 avec Maurice Gillet, l’un des deux amis qui lui restent avec Rota. Sa mère devenue veuve a quitté le quartier Saint-Martin de Brest pour un logement au 7 rue Voltaire qu’elle a habité jusqu’en août 1941 avant d’emménager à Paris. C’est là qu’il a appris sa mobilisation en 1939, par son ami Maurice Gillet.

Sa vie et ses goûts nous sont surtout connus par les albums photos précieusement conservés par son neveu Jacques Gisserot, ses mémoires d’architecture maritime et ses carnets intimes où il a noté de juin 1940 à décembre 1942, presque chaque jour, ses impressions du moment et les souvenirs qu’il ressasse et analyse et qui sont résumés ci-après.

Joël Lemoigne était un catholique pratiquant, à la frange du mysticisme. Le 6 août 1941 il mentionne que la prière a éteint l’incendie du Cap Brun. À 16 ans, le 8 décembre 1928, il a fait vœu de chasteté jusqu’au mariage ; ce vœu lui pèse mais il a tenu bon, au moins jusqu’à la fin de son journal intime. Il invoque régulièrement la vierge dans son carnet pour la remercier et pour l’aider. En mars 1942 il envisage même de rentrer dans les ordres ... mais il envisage aussi de se donner la mort !

Il est très attaché à Brest et à la Bretagne au point d’y conditionner le choix d’une épouse et d’une carrière et de renoncer à un amour naissant. Il rêve d’une carrière d’archiviste à Brest avec une famille sereine, et du yachting avec ses amis brestois.

Mobilisé comme 2° classe artilleur, il est affecté à un poste d’observateur. Le 14 juin 1940, son unité se replie par Sarre-Union, Lunéville, Etival, Spitzenberg avant de se rendre le 25 juin. Il est prisonnier à Saarbrücken dont il s’évade le 7 juillet 1941 ; le 12 il est en zone libre et considère son évasion réussie. Cette évasion reste un heureux souvenir qu’il compare au yachting pour la satisfaction qu’il a ressentie dans l’action et le danger.

Il est démobilisé le 21 juillet 1941 et s’établit alors au Mourillon à Toulon chez Monsieur Taton, un ami familial de Brest, au 14 avenue du Pré aux Pêcheurs d’où il cherche un travail. En attendant il fréquente ses relations locales et régate avec l’ingénieur du Génie Maritime Bouyat, affecté à Saint-Tropez. Il reste en relation avec sa famille et en relation épistolaire avec Maurice Gillet.

Il fréquente le Cercle naval dont il est exclu le 6 septembre 1941 pour ses convictions gaullistes militantes et son exécration de Philippe Pétain, pour lui : seul Foch est le véritable Maréchal. Son choix de régime politique se porterait sur une monarchie libérale appuyée par les U.S.A. Il rencontre en privé quelques relations qui partagent son admiration pour Churchill et de Gaulle. Le 20 septembre 1941 il revoit René Jamault qui écoule à Marseille une vie aussi peu intéressante que la sienne. Il admire Henry de Rotalier qui a rallié les Forces françaises libres (F.F.L) mais se reproche de ne pas se décider à l’imiter, jusqu’à en avoir un cafard qui frise l’état dépressif. Il se félicite d’appartenir à une famille qui est en parfaite communion de pensées avec lui et dont il a pu revoir tous les membres.

Sa vie à Toulon lui coûte 55 F par jour, trouver un travail devient une nécessité. Des trois situations qui lui sont proposées, il choisit celle qui est en métropole pour rester à proximité de sa famille mais c’est aussi la plus lucrative et peut-être la plus intéressante : une situation à 37 692 F par an à la Marine marchande - Section études économiques (M.M-S.E.E) à Vichy. Il quitte Toulon pour Vichy le 20 octobre 1941. Il déteste la ville et l’ambiance de Vichy mais se plaît dans le mystère qui entoure la M.M-S.E.E, tout en s’étonnant de la faible rémunération de Boissières son chef de service qui est moins bien rétribué que certains de ses subordonnés. Il se plaint aussi de la somme de travail exigée par sa fonction d’unique rédacteur du bulletin pour la marine marchande mais il espère un avancement.

De retour à Vichy après avoir passé les fêtes de fin d’année à Toulon, il discute navires pétroliers le 10 janvier 1942 avec les capitaines de corvette Jaubert et Bourgeois et le lieutenant de vaisseau Poncet. A la fin du mois, le 29 janvier, le Général Raynal (Briard) entre en contact avec lui. Briard avait déjà demandé de l’aide à Marcel Lemoigne, le demi-frère de Joël, au cours de l’été 1941 lors de son passage à Cussac. Le 3 février la Marine rompt les contrats de la M.M-S.E.E et en propose d’autres moins intéressants ce qui donne l’envie à Joël de quitter cette boîte. Les 12 et 14 février 1942 Joël évoque une activité clandestine au profit de Théodore son contact de l’ambassade des U.S.A qu’il avait prévenu huit jours avant les faits du passage du Pas de Calais par les Scharnhorst et Gneissenau.

La réorganisation du bureau réduit son salaire à 2 100 F en mars 1942 mais il espére être nommé chef du bureau Marine au départ de Boissières. En mai 1942, après avoir vendu son Soraïs, il se met en quête d’un nouveau voilier. Il reçoit une réponse de Maurice Gillet qui lui donne des nouvelles du triste état des différents yacht brestois. Il se plaît à rêver d’une nouvelle Société des régates brestoises avec les Gillet, Le Calloch comme membres actifs et René Jamault comme équipier.

L’été 1942 marque une inflexion de son activité au profit des Alliés. Le 7 juin il est invité à déjeuner chez le Général Raynal et le 6 juillet il évoque ses promenades dans une grande voiture de l’ambassade des U.S.A avec le commandant S (probablement Sabalaught), seul rayon de soleil dans sa vie qui lui demande ce qui se passe en Égypte. Le 30 septembre il mentionne avoir rencontré Théodore et note les sollicitations du Général Raynal qui le flanque de plus en plus là dedans. Le 26 octobre il marque son envie de quitter la M.M-S.E.E où le Commandant Jaubert se moque de lui en ne lui accordant pas la place qu’il estime mériter ; il y reste cependant pour les renseignements qu’il peut fournir à Théodore. Les 4 et 5 novembre le Général Raynal le pousse à s’engager plus avant auprès de lui mais il hésite encore et exprime le 6 novembre, son vœu de rejoindre Rota et les F.F.L.

Le 11 novembre, jour de l’invasion de la zone libre par les Allemands, Joël Lemoigne se félicite du débarquement allié en Afrique du Nord et explique dans quel mépris il tient les officiers de marine qu’il côtoie à Vichy, notamment le CC Jaubert et le CV Pierre Samson. Le 27 novembre il assiste de son appartement du 43 rue de la République à Toulon, au sabordage de la flotte, salue les cinq sous-marins qui ont pu partir et fulmine contre les ordres séniles de Pétain. Le carnet se termine le 29 novembre non pas à la fin de l’année mais à la fin de la Marine française :

« Ces marins qui se noient peuvent se dire qu’ils nagent en pleine collaboration. »

« il y a bien à l’horizon un phare de salut, mais il est au vent, et pour l’instant inaccessible. »

Le peu d’éléments que nous connaissons de la vie ultérieure de Joël Lemoigne nous a été retransmis par des tiers en particulier par Marie-Madeleine Fourcade [3], André Girard [4] et dans quelques rapports du Sicherheitsdienst (S.D).

Au cours d’une entrevue, vers le 13 janvier (1943 ?), Briard précise à Hérisson avoir déjà mis Joël Lemoigne au travail et qu’il leur a permis de recruter Maurice Gillet quelques mois auparavant. Joël Lemoigne a également présenté son informateur et équipier de régate à Briard peu avant Noël 1942 : l’ingénieur du Génie Maritime Jean Bouyat qui l’informe sur l’atelier des torpilles de Saint-Tropez et décrypte pour lui des messages ; ensemble ils l’ont convaincu de ne pas rallier la F.N.F.L et de poursuivre son activité de renseignement en France. Hérisson mentionne le recrutement de Joël Lemoigne en octobre 1942, deux mois après son ami Maurice Gillet, avant son départ de la MM-SEE. Il est cependant vraisemblable que les renseignements recueillis à la MM-SEE étaient déjà en partie fournis à Raynal depuis février 1942 à l’occasion de leurs rencontres conviviales, parallèlement à ceux fournis aux U.S.A par l’intermédiaire de Théodore. Une note de son demi-frère semble aller dans ce sens :

« Je me souviens qu’une des questions posées au Général Raynal et considérée par eux (les Anglais) comme particulièrement importante était de savoir pourquoi et avec quel chargement un sous-marin japonais était venu à Lorient. J’avais pu apprendre à Joël le bruit non contrôlé que ce submersible japonais avait débarqué à Lorient des colis de quinine. »

En effet, avant l’arrestation de Briard, deux sous-marins japonais sont arrivés en Bretagne. Le sous-marin I30 est arrivé à Lorient le 5 août 1942 tandis que le I8 est arrivé à Brest le 31 août, transportant de la quinine.

Nous avons mentionné la fondation du sous réseau Sea-Star - Marine d’Alliance en janvier 1943 par Hérisson qui en confie la direction à Joël Lemoigne en février, probablement au cours de leur entrevue à Lyon dans les premiers jours du mois, vers le 8 février. C’est Palourde dite du Pont, l’agent de liaison de Joël qui a permis ce contact, elle a été recrutée en février par Alliance.

À cette occasion, Joël révèle le nom de Stosskopf comme source de ses renseignements à Lorient, sans savoir ou sans mentionner que Stosskopf était un agent de Maurice Gillet depuis plusieurs mois déjà. Joël Lemoigne devient alors l’agent Triton, codé Z1. Il revoit Hérisson une deuxième et dernière fois à Paris le 16 juillet 1943 au cours de la réunion des chefs de secteur qui a précédé le départ de Hérisson vers Londres. À Vichy, le chef divisionnaire de la marine marchande Pierre Magnat, alias Pétoncle lui sert de plaque collectrice, il était recruté par Alliance depuis novembre 1942. À partir de cette date, les carnets de Hérisson attribuent le recrutement de plusieurs agents à Joël :

- Jacques Stosskopf - Pompans (Z47/Z5)
- Jean Taton - Esturgeon (Z93)
- Jean Thorel - Alose et Brochet (Z9)
- Aimé Blanc - Murène (Z900)
- Lucien Grandmanche - Béluga (Z901)
- Jacques Delacour - Saumon (Z95)
- Robert Michaud - Sole (Z90)

Le recrutement de ces personnes montre bien que l’essentiel de l’activité de Joël se tenait dans la zone dite Cathédrale (Z9) de Marseille/Toulon qu’il a contribué à réactiver après les arrestations de Marseille au début de l’année. Le travail de Joël est cité à d’autres occasions dans l’Arche de Noé : pour citer le report de l’envoi de son courrier de la pleine lune du 21 février à la lune suivante du 11 mars puis l’envoi à la lune du 19 mai de son travail de préparation des débarquements dans le Sud de la France. On peut à cette occasion remarquer l’indépendance des départs de courrier par la Bretagne : Vestris le 22 décembre 1942, Yvonne le 5 février 1943, Carantec le 8 mars 1943 etc... Le courrier de Joël prévu pour un départ par avion le 21 février aurait très bien pu partir par mer dès le 8 mars. M. Lemoigne nous informe également du lieu de résidence principal de son demi-frère et de son activité :

« Quant à lui, il s’est par la suite occupé surtout personnellement de ce qui se passait à Toulon où son appartement donnant sur le quai de Cronstadt lui permettait d’épier tous les mouvements de notre flotte vichyssoise et les progrès de renflouement après le sabotage de 1942 pour faire transmettre par le poste émetteur du Mourillon dont le radio devait malheureusement être pris au début de l’été 1943. Je me souviens des notes et croquis dissimulés sous le dessus de marbre descellé de la cheminée de sa chambre, cachette honorable puisque la fameuse perquisition italienne ne la découvrit pas m’a-t-on dit. »

André Girard, alias Pointer, a été envoyé par Marcel Lemoigne auprès de son frère en juillet 1943 pour lui faire transmettre par son poste émetteur de Toulon des renseignements recueillis à Brive sur des mouvements de troupes allemandes, il a complété cette description :

« Son flegme, son mépris du danger, le métier qu’il a acquis lui permettent de recueillir les renseignements d’ordre maritime susceptibles de servir aux alliés et à les diffuser rapidement par ondes afin qu’ils soient efficacement utilisés. Ses connaissances en matière de construction navale étonnent les spécialistes de la Royal Navy – je l’apprendrai plus tard. Le profil d’un navire, saisi dans ses lunettes d’approche, détermine son information précise : date et lieu de sa mise à l’eau, nom de son propriétaire s’il s’agit d’un particulier, nationalité en 1939 (?).

Au poste d’observation qu’il a établi sous les toits, dans un logement d’où il domine la rade de Toulon, je reste une partie de la matinée avec lui, émerveillé de sa science : il fournit, de mémoire, la fiche signalétique de tous les navires qui entrent ou sortent de la rade. »

À cette époque cependant Joël était inquiet, il se sentait repéré et pour cette raison avait dissuadé son demi-frère de le rencontrer à Toulon, d’où la présence de Pointer à son domicile.

Le 16 juillet, Joël participe à Paris à la réunion des principaux responsables d’Alliance. Nous avons précédemment évoqué la fin de son histoire : Le 12 août, Jean Bouyat est arrêté à Paris au domicile de sa mère chez qui il habitait depuis le 1er août. Le 16 septembre à Paris Joël parvient à s’échapper du piège tendu par le SD, il se réfugie dans sa famille avant de tenter de rejoindre les Gillet à Brest puis se fait arrêter à Porspoder avec leurs parents le 27 septembre 1943.

Incarcéré en France à Rennes puis à Fresnes. Déporté en Allemagne et interné le 25 janvier 1944 à Pforzheim sous le numéro 577/4410, il a comparu devant le tribunal de guerre le 31 mars 1944, a été transféré à Fribourg le 6 mai 1944 puis à Schwäbish Hall le 29. Il a été fusillé le 21 août 1944 à Heilbronn avec 23 autres agents d’Alliance dont son ami Jean Bouyat et Lucien Poulard le créateur de la zone Chapelle. Ils ont tous refusé d’avoir les yeux bandés. Les corps ont été transférés à Strasbourg en 1947.

Joël Lemoigne obtient la mention Mort pour la France et se voit homologuer à titre posthume, pour son activité clandestine, chargé de mission de 1ère classe de la Direction générale des études et recherches (D.G.E.R), ce qui correspond au grade de Capitaine. Il est nommé Chevalier de la Légion d’honneur et a reçoit la médaille de la Résistance française, avec rosette.

À Brest, un square porte son nom. Il figure également sur les plaques commémoratives de l’église Notre-Dame-des-Champs, l’école libre des Sciences politiques et le ministère des Finances à Paris.

Publiée le , par BRUN, mise à jour

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Sources - Liens

  • BAVCC Caen Dossier 21P 475 876, Dossier SHD 16P 361280, Dossier Karlsruhe 509_617
  • Marie Maistre & Maurice Gillet, auto-éditeur Bernard Brun ISBN 978-2-9564468-0-4 le 2° -* trimestre 2018
  • Mémorial de l’Alliance 1947 -
  • Ordre de la Libération, Paris, registre des médaillés de la Résistance française.
  • GIRARD André, Le temps de la méprise, éditions France Empire, 1965.
  • Arche de Noé, de M.M. Fourcade éditions Fayard 1968
  • Collection personnelle Jacques Gisserot

Notes

[1Henri Amynta Lemoigne, né le 6 octobre 1868 à Saint-Nicolas-de-Coutances. Décèdé le 24 janvier 1931 à Brest, des suites d’une dysenterie amibienne avec insuffisance hépatique. Maladie contractée lors de ses séjours en Indochine et en Afrique-Occidentale française (A.O.F).

[2Née le 9 décembre 1877 au Havre

[3Responsable du réseau de Joël Lemoigne, alias Hérisson, auteur du livre l’Arche de Noé.

[4Dans son ouvrage Le temps de la méprise dont les renseignements correspondent à ceux fournis par M. Lemoigne dans un courrier adressé à Fourcade le 7 août 1957.