BIZIEN Jean

Au moment de la défaite de 1940, la famille de Jean Bizien habite au 24 de la rue Kerivin, à Brest. Sorti bachelier du Grand Lycée de la rue Voltaire, il part à la fin de l’été résider à Rennes où il envisage de suivre des études de médecine. Pendant deux ans, il reste dans l’expectative quant à l’attitude à adopter face à l’armée d’occupation, jusqu’à ce que l’invasion complète du pays l’amène à vouloir s’impliquer dans la Résistance. Il en discute avec son camarade Pierre Bernard qui, comme lui, pense nécessaire d’intégrer une structure déjà formée. C’est ainsi que Bernard se lie avec des membres de Défense de la France à la fin 1942 et que Bizien l’imite au printemps suivant.

Après une rencontre à Rennes avec Jean-François Sennelier, dans la période de Pâques, il se porte volontaire pour distribuer les journaux imprimés clandestinement par ce mouvement. Sennelier avait en poche son adresse brestoise et y était venu le contacter. Ne le trouvant pas, il l’avait rejoint à Rennes avec plus de succès. Cependant, grâce à certains membres du groupe brestois qui ont des contacts avec Pierre Jeanson du réseau de renseignements Jade, dépendant de l’Intelligence Service, Bizien intensifie davantage son implication en se chargeant de collecter des informations d’importance stratégique sur l’activité de la Kriegsmarine dans le Ponant.

A partir d’août 1943, il profite de son affectation pour le compte du Service de Travail Obligatoire (STO) à l’hôpital de Brest, et notamment au laboratoire d’hygiène et d’analyse bactériologique, pour faire des rapports réguliers sur les mouvements des navires de surface et les sous-marins, ainsi que sur les activités diverses de l’Arsenal, voire des petits ports de la côte jusqu’au Morbihan. Faisant équipe avec Bernard qui est également soumis au STO, il dispose d’une conjoncture particulièrement favorable, puisqu’on leur demande de surveiller la santé et conséquemment les éventuelles maladies vénériennes des prostituées qui, dans les maisons de passe de la ville, ont l’occasion quotidienne de fréquenter une clientèle assidue de soldats et de marins. Ils parlent, ils s’épanchent, ils racontent leurs joies et leurs misères. Dans chaque bavardage, il est toujours possible de relever des détails qui font sens une fois placés dans une vision d’ensemble. Littéralement :

On était aux premières loges parce qu’on faisait le contrôle des putes, et toutes les femmes qui travaillaient, aussi bien celles qui faisaient la vaisselle, les lits, qui épluchaient les pommes de terre, sur toute la presqu’île de Crozon, depuis le Conquet jusqu’à Audierne.

En même temps, il se lie avec des ouvriers et techniciens français, dont Edmond Calvès et Jean Person, capables de lui indiquer l’emplacement des dispositifs de défense dispersés sur le littoral, les blockhaus, les canons et autres appareillages lourds. Il les reporte sur une carte actualisée au fil des semaines. Bien sûr, la moisson augmente au fur et à mesure que les Allemands redoutent une offensive alliée qui viendrait par l’Ouest.

Tandis que Bernard interrompt définitivement son cursus à l’automne 1943, afin de se consacrer entièrement aux tâches clandestines, Bizien le continue et reprend le chemin de la Faculté. Toutefois, les allers et retours entre son domicile brestois et Rennes sont autant d’opportunités pour transporter les documents et matériels utiles à Jeanson et aux chefs du réseau qui les centralisent à Paris avant la transmission à Londres par les monomoteurs de la RAF qui atterrissent de nuit dans des zones isolées de la campagne.

Les cloisonnements à l’intérieur du réseau sont suffisamment efficaces pour lui épargner des inquiétudes quand commence la vague d’arrestations qui le déciment au sommet, à partir de décembre. Jeanson étant quant à lui passé en Angleterre y suivre un stage qui durera plusieurs semaines, Bizien est moins sollicité et peut se consacrer plus qu’avant à sa formation. Malheureusement, le sort ne lui est pas favorable.

Début mai, la Gestapo parvient à savoir qu’une rencontre aura lieu à Rennes, le matin du 4, à l’épicerie du Carthage tenue par Françoise Elie, entre plusieurs responsables de Défense de la France, dont le groupe brestois est passé de la simple distribution des tracts et journaux à des engagements armés. Pierre Bernard en est. Sans que ni l’un ni l’autre ne se doute du traquenard qui se prépare, Bernard vient visiter son camarade la soirée du 3. Il dort chez lui. Le lendemain, de bonne heure, Bizien part à l’hôpital de Pontchaillou, comme d’habitude, où il sert en externat. A la pause de midi, il rentre déjeuner. Sans se méfier d’un véhicule qui stationne à l’écart de l’immeuble, il monte les escaliers qui mènent à sa porte. A peine a-t-il franchi le seuil, un pistolet est braqué sur lui. Que s’est-il passé pendant sa courte absence ?

Avaient rendez-vous chez l’épicière Pierre Héger, Jacques Boulaire accompagné de Pierre Bernard, et Maurice Prestaut. Françoise Elie a été capturée la veille. Héger l’a été ensuite. Quand Boulaire s’est présenté à son tour, il a bien trouvé Héger mais déjà menotté. Puis est venu Bernard, vers 10 heures. Quant à lui, Prestaut est parvenu à éviter le piège. Conduits à la cité des Étudiantes, avenue Jules-Ferry, où les Allemands ont installé leurs bureaux, les trois hommes ont été interrogés et, bien sûr, sommés de révéler les noms d’autres proies possibles. Bernard a lâché celui de Bizien. C’est ainsi que l’Untersturmführer Friedrich Fischer est venu le cueillir chez lui, pistolet à la main. Trois jours avant le début des épreuves universitaires de fin d’année.

15 heures d’interrogatoire, de coups, de menaces, de mensonges répétés, en prélude à l’incarcération dans une cellule de la prison Jacques-Cartier. Le 30 juin, a lieu le transfert à Compiègne d’où partent les trains de la mort. Un mois plus tard, il est poussé dans celui qui prend la direction de Neuengamme. Il y arrive le 31 juillet. Le 3 août, on l’intègre à un commando chargé de travaux forcés dans une aciérie, propriété du maréchal Goering, proche du camp de Watenstedt. Il exerce comme personnel de santé à l’infirmerie de ce camp. Jusqu’Jusqu’à la fin mars 1945 où un ordre d’évacuation totale est exécuté.

Alors là on a traîné à droite, on a traîné à gauche, et on a fini par échouer à Ravensbrück. Je suis resté là quelque temps, et d’ailleurs j’ai été immatriculé à nouveau. Chaque fois que vous changiez de camp vous touchiez un autre matricule. Après ça je suis parti sur la route, à pied de Ravensbrück. On est remontés presque à Setting et comme les Russes arrivaient avant nous, on est repartis vers Hambourg, à pied toujours chercher la marche de la mort. On a rejoint là les fameux treks. Il y a eu des bouquins qui ont été écrits là-dessus, les fameux treks de réfugiés, de Pomeranie et de Prusse qui sont morts, parce tout le long de cette route là, ça été mitraillé par les gardes soviétiques, il n’y avait aucune défense.

Libéré le 2 mai par les Russes, il est pris en charge par les Américains le 4 qui lui demandent de rester quelque temps à leur disposition afin d’assister et de trier les autres prisonniers libérés, selon la nature des soins dont ils ont besoin. Son retour sur Brest s’effectue par la Hollande, la Belgique et le Nord de la France.

Le temps de se reconstruire, il reprend ses études qu’il achève par sa soutenance de thèse, à Paris le 8 juin 1949. Sujet : Extraction sous endoscopie des caillots de l’extrapleural.

Publiée le , par André KERVELLA, mise à jour

Sources - Liens

- Entretiens des 26 novembre et 23 décembre 1998
- BIZIEN, Jean, 1987 : Sous l’habit rayé, Brest, éditions de la Cité.

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